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vendredi 23 août 2013

La verticale de la Croix et le symbolisme de l'épée flamboyante.


« Si tu veux arriver où tu ne sais pas, il te faut passer par où tu ne sais pas »
Jean de la Croix

« Regarde le soleil, l’ombre sera derrière toi ».Proverbe maori



La symbolique est un des rares accès possibles à l’inconscient. La symbolique est un langage inconscient que le conscient accepte de « laisser passer». Ce langage fonctionne parce qu’il rassure : aussi irrationnel soit-il, c’est un vecteur qui relie l'inconscient au mental. Contrairement aux rêves et à d’autres vecteurs, il est une passerelle avec l’inconscient qui n’oblige pas l’intellect à se déconnecter.


L'occidental croit presque jusqu’à la déraison que sa raison est sa seule richesse parce qu'il sent qu’il lui serait facile de glisser dans l’inconscience, l’irraisonné, ou l’irrationnel. Je pense ici à l’expérience malheureuse que Nietzsche traversa à la fin de sa vie. Dans la recherche de son dieu intérieur, l’être humain n’a qu’un allié : sa conscience. Comme le rappelle certains textes anciens : « C’est par sa conscience que l’homme est relié au divin ».Trouver les outils adaptés à la connexion au Soi fait partie de la préparation minimale du Moi avant de partir faire ce long voyage qui l’entrainera dans les ténèbres de l’inconscient. Il peut "l’essentialiser" sans la déconnecter de sa nature car c’est la matérialisation de l’esprit qui permet au transcendant de se manifester. 

De même la Matière visitée par l’Esprit ne doit pas renoncer à sa substance. Il s’agit bien d’un devoir et non d’un pouvoir. Devoir qui, s’il est transgressé, ne conduit pas à l’harmonie mais bien à son contraire : au chaos et à la folie. Je m’oblige à cette longue digression pour dire que si j’aspire à sortir d’une réflexion matérialiste qui m’a jadis amené jusqu’à l’athéisme, jamais je n’ai souhaité me départir de l’esprit d’expérimentation scientifique. C’est dans cet esprit que j’ai souhaité approcher le symbolisme de l’épée flamboyante. 

On peut le résumer ainsi : L’Esprit descendu dans la Matière doit la spiritualiser sans la priver de sa substance. 


Remarquons tout d’abord que cette épée est le symbole du pouvoir spirituel et cette épée à la lame ondulante est dite "flamboyante" en référence à l'épée à lame de feu, attribut du chérubin qui protège l'entrée du Paradis. Le Maître de loge l’utilise lors des initiations, passages ou élévations. Dans ce cas le pouvoir de l’épée pour « créer un initié» est accompagné du maillet[1]. Cela peut se lire ainsi : le pouvoir de créer ne peut se manifester sans la volonté de créer. En d’autres termes la volonté ne peut se manifester que si elle en obtient le pouvoir et vice versa. Lors de chaque tenue, avant d’ouvrir les travaux, il la tient verticalement dans sa main gauche matérialisant ainsi l’axe de la terre vers le ciel[2]. Comme un éclair entre le Ciel et la Terre, l’épée dans sa main est le symbole d’une puissante énergie. Et cette posture évoque inévitablement la descente de la Grâce dans l'assemblée.

Symbole de sa puissance, cette verticale symbolisée par le VM debout, l’épée dans sa main gauche[3]  dressée vers le Ciel, le maillet serré dans la main droite[4] : c’est la manifestation de l’éclair, le feu du ciel descendant sur la terre. C’est à cet instant que nous pouvons y voir la manifestation de l’intelligence divine. L'épée flamboyante est un transmetteur ! Transmission de la Lumière, transmission de la Connaissance, transmission de la Vérité, transmission de l’Energie. Associée au coup de maillet, elle est l’expression de la volonté de création. Elle est la représentation de la puissance de la volonté c’est à dire de la puissance d’exister[5]. Puissance venant d’un «ailleurs » pour s’exercer dans ce monde.

En résumé, l’épée flamboyante confère au VM trois de ses attributions, elle témoigne du pouvoir :

1. De création : ce pouvoir ne peut se manifester sans une volonté.

2. D’autorité : le V M tient son autorité, tel un roi du Moyen âge, directement des mains de Dieu.

3. D’intelligence divine : le V M lorsqu’il est en loge, est le vecteur de cette intelligence, et c’est au nom de cette intelligence qu’il est habilité à diriger nos travaux.


La richesse du symbolisme de l’épée flamboyante ne s’arrête pas là. L’épée possède deux tranchants. De même, l’épée flamboyante contient deux pouvoirs : elle construit mais peut aussi détruire. Cheminant entre symbolisme positif et négatif, l’épée flamboyante réuni les contraires. Comme cette épée, la vie est union des contraires et c’est bien de la rencontre des oppositions (masculin/ féminin) qu’elle jaillit. La création découle de l’union. La vie nait de ce qui la réunie. Elle meurt de ce qui la divise. Elle est union du souffle sur la glaise. Elle meurt de l’envol du souffle hors de la glaise. De même et à l’infini, l’épée crée ou sépare. Tour à tour, symbole de mort ou de naissance, animée par la seule volonté divine.

Dressée vers les cieux, signe de victoire, l’épée flamboyante montre la voie par laquelle le verbe descend jusqu’à nous. Semblable à l’Axe du monde, le VM symbolise le vecteur qui relie le Ciel à la Terre. L’éclair qui traverse cet axe lui confère le pouvoir du verbe.
Et c’est à cet instant que le V M ouvre les travaux au nom des « pouvoirs qui lui sont conférés ». C’est par cette rituélie que l’épée flamboyante est liée au pouvoir de la parole. Nous voilà donc maintenant arrivés au sens christique de cette épée que l’on trouve dans un verset de l’Apocalypse. « Il avait dans sa main droite sept étoiles et de sa bouche sortait une épée à deux tranchants bien effilée ». Ap. I, 16 . Dans l’iconographie chrétienne, il est possible de voir le Christ représenté avec une épée flamboyante à la place de la langue. Et Mathieu rapporte cette parole du Christ « Je ne suis pas venu apporter la Paix mais l’épée » (Mat. X, 34). Ces deux versets bibliques confirment ainsi le caractère axial et sacré de cette arme mais aussi le caractère guerrier de son action.


L’épée flamboyante, symbole de création contient aussi le principe de déconstruction du monde. Symbole de ce qui est militaire et guerrier, l’épée qui est une autre forme de la Croix, symbolise la justice et l’idéal défendu. Mais pour l’initié, derrière cette image[6], il y a la volonté de conquérir la Connaissance. Mais de quelle manière ?
L’image de cette arme entre les mains du VM , contient l’idée de guerre sainte car on n’aurait garde d’oublier que « Tout ce qui sert à la guerre extérieure peut être pris comme symbole de la guerre intérieure »[7].
C’est cette dimension qui sépare le temporel du spirituel.
C’est la perversion du sens de cette guerre qui organise la scission entre action politique et action mystique. Peut-on trouver symbole plus actuel, tant au plan temporel c'est-à-dire politique que spirituel ? Peut-on mieux résumer la recherche aveugle de notre époque occidentale moderne ? Peut-on comprendre les liens entre exotérisme et ésotérisme sans replonger dans la symbolique de l’épée flamboyante ?


Il est d’autres cieux que ceux de l’Occident où l’on retrouve la même symbolique : aux Indes, une épée de bois est utilisée dans l’accomplissement du sacrifice védique en tant qu’image de la foudre. C’est cette assimilation entre éclair et épée qui se retrouve dans « l’épée flamboyante ». En Islam, le prédicateur [8] officie une épée de bois à la main. Lorsque l’on comprend que tout passe par le « verbe », on perçoit rapidement l’allusion au pouvoir de la parole. Par sa capacité à la fois destructrice et créatrice, la parole est identifiée à la foudre en tant que manifestation divine.[9]

J’en arrive maintenant à la tradition kabbalistique, celle qui véhicule les secrets de la création. Elle parle d’un mouvement en zigzag entre KETHER-MALKHUTH dans l’arbre séfirotique. Cette circulation se nomme « épée flamboyante » et il est dit qu’elle permet à l’énergie de descendre dans la chair. Cette impulsion est celle du macrocosme – de l’univers autour de nous. Un second mouvement est associé au travail de la rédemption, de la transformation et du soin de l’esprit humain. Et ce second mouvement est celui du microcosme – la circulation énergétique de l’univers en nous. La descente des énergies décrite dans l’Épée Flamboyante kabbalistique est équilibrée par un courant d’énergie remontant de Malkhuth à Kether. Dans l’imagerie traditionnelle de la Kabbale, ce courant suit un sentier sinueux complexe et il est symbolisé par l’image du Sentier du Serpent.

Le Sentier du Serpent représente l’ouverture des sentiers entre les Sephirot dans la conscience. Il représente l’ouverture de ces Sentiers dans un ordre équilibré, s’élevant de la base de l’Arbre vers la Couronne et ouvrant les niveaux les plus élevés de la conscience. Il y a ici une similitude que vous percevez sans doute avec ce que les indous appellent « Kundalini »[10].
 Le Sentier du Serpent comme l’arbre de la kabbale sont liés aux principes de la polarité. Tout d’abord, le mouvement d’un côté à l’autre de l’Arbre et ensuite en sens inverse fait écho à la route en zigzag de l’Épée Flamboyante. Chacun des sentiers entre les Sephirot est lui-même un lien dans la polarité ; il s’agit d’une force d’équilibre créé par le conflit entre deux Sephirot en interaction. Chaque courbe du Serpent représente donc une polarité équilibrée. En termes de microcosme humain, le Sentier représente la jonction de deux aspects de la conscience dans une totalité plus élevée. Cette référence à l’axe que l’on trouve aussi dans le concept de « L’invariable milieu » dans le Tao, figure l’harmonisation des opposés, l’équilibre, la stabilité. Cet axe nous donne la clé du sens profond de l’épée qui n’apparaît plus seulement comme un moyen mais aussi comme une finalité. C’est le moyen pour Dieu de nous joindre mais c’est aussi une occasion pour l’Homme de trouver son dieu car cet axe nous donne le sens de la vie. Non seulement il est l’axe que Dieu emprunte pour nous toucher mais il est aussi le chemin qui est nous est offert pour remonter jusqu’à Lui.

C’est donc à la fois l’Aboutissement et l’Origine qu’il nous faut retrouver[11].

En d’autres termes et si l’on revient au symbolisme maçonnique de l’épée flamboyante : en levant l’épée vers le ciel, le VM se fait vecteur de la descente de la grâce, il transmet harmonie, équilibre et amour par l’énergie créatrice. Il est l’image de la guerre contre les puissances du chaos.

Et si l’éclair de l’épée flamboyante arrive jusqu’à nous, encore faudra-t-il trouver l’énergie de remonter cet éclair. Cette remontée, c’est Jung qui en parle le mieux. C’est donc lui qui conclura : « le numineux est en soi… Je devais sauver ma petite flamme à travers nuit et tempête… l’unique et grand trésor que je possède, c’est ma conscience ». Lorsqu’il utilise ce terme de « conscience », Jung n’y inclus nulle connotation moralisante. Il s’agit de collaborer au plan divin. C’est «Le service que l’homme peut rendre à Dieu afin que la lumière naisse des ténèbres, afin que le créateur prenne conscience de Sa création et que l’homme prenne conscience de lui-même [12] ». Il pense sans doute à cette « expérience intérieure » qui nous guide au milieu du chaos aussi précisément que le phare d’Alexandrie éclairait les navires de l’Antiquité. Il pense sûrement à ces deux personnalités qui cohabitent en lui, et il pense peut être à la première épître de Paul aux Corinthiens (15,47) :


Le premier homme, venu de la Terre, est terrestre

Le deuxième homme, venu du Ciel, est céleste.


L’épée flamboyante, symbole de pouvoir, d’autorité et d’intelligence divine permet de faire des liens entre inconscient collectif et inconscient personnel. Même si ces liens font déboucher sur d’autres impasses, ils autorisent sinon de trouver les clés, du moins de mettre de l’ordre dans quelques pièces d’un puzzle qui s’ouvre le jour de notre naissance et ne se ferme peut être pas le jour de notre mort.


Si tu veux arriver jusqu’au Ciel il faudra te laisser toucher par la Grâce puis ensuite accepter de remonter lentement en passant par tous les méandres du plan divin. Jung explique que : « Ce qu’on appelle la vie est un court épisode entre deux grands mystères qui n’en font en réalité qu’un. Les morts ont la durée, et nous, nous ne faisons que passer … La mort est une naissance[13] ».




[1] symbole de volonté
[2] autrement dit "l'axis mundi », ou arbre de vie.
[3] symbole du cœur et de la capacité de créer.
[4] main de l'autorité et de la volonté.
[5] Voir les travaux d’Alfred Adler.

[6] Le mot est employé au sens jungien « d’imago dei »
[7] René Guénon, in « le symbolisme de la croix ».
[8]  nommé "Khatib".
[9] Nous ne nous étendrons pas ici sur l’utilisation maléficiée que des chefs de gouvernements ont pu en faire lors de la seconde guerre mondiale.
[10] René Schwaller de Lubicz in, « l’Homme rouge »
[11] L’alpha et l’Oméga de Teilhard de Chardin.
[12] C.G.Jung, in Correspondance.
[13] C.G.Jung, in Ma Vie, souvenirs, rêves et pensées, p.384.






Notre spiritualité nous impose-t-elle un devoir d'éthique ?



Si les gens malhonnêtes comprenaient l'avantage qu'il y a à être honnête,
ils deviendraient honnêtes par malhonnêteté.

Benjamin Franklin






« Le péché n’est pas ce qu’en font les moralistes. L’état de péché c’est d’être distant de Dieu »[1]. L’apriori est clair : Si l’éthique doit se confondre avec la morale, si l’on entend « spiritualité » dans le sens « recherche de Dieu », il faut comprendre que spiritualité et éthique sont totalement disjointes.

Si l’éthique est l’octave supérieure de la morale, on peut comprendre qu’avec la morale, nous entrons dans un monde fixe, où le bien et le mal sont définis en fonction de règles sociales. Avec l’éthique spirituelle nous entrons dans un monde fluctuant où le bien et le mal évoluent en fonction de nos prises de conscience individuelle. C’est en ce sens que doit se comprendre l’adage populaire « c’est avoir tord que d’avoir raison trop tôt ». Cela est même parfois dangereux. Mais la spiritualité doit-elle s’encombrer de la recherche de sécurité ? La réponse est clairement non.

Cet esprit de fidélité à sa Foi, cette nécessité de suivre son âme même …à contre cœur, nous en avons de splendides exemples dans la Bible. Le Christ agonisant apostrophe Le Père : « Éli, Éli, lama sabachthani ? » : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?[2]  Lui, jamais n’abandonnera. De la même manière Job refusera de renier son dieu même au plus fort de sa détresse…

De ces fidélités forcenées on peut dire bien des choses : folie, suicide, incompréhension. Mais aussi : illumination, sacrifice, rachat du monde… La question pour chacun d’entre nous est de savoir jusqu’où notre spiritualité peut nous imposer son devoir d’éthique ? La réponse est simple : à chacun de nous d’en évaluer et d’en prendre le risque.
Si nous traduisons recherche de Dieu par recherche de vérités[3], la signification de cette prise de risque s’éclaire. Et la question de l’Unité de l’Homme, en chacun de nous, est posée. En lien avec l’idée que nos consciences doivent être unies ou scindées, la spiritualité prendra des aspects forts différents.

De nos jours nous sommes même amenés à réfléchir à l’idée d’une spiritualité laïque… idée que bien des déistes auront des difficultés à « tolérer ». Pourtant aujourd’hui, c’est cette idée de spiritualité sans dieu qui fait évoluer le concept du « spiritus chrétien » et le réoriente vers l’Universel[4].
Quoiqu'on en dise, le religieux n’est pas écarté, il est seulement remis à sa place de « chose politique et matérielle». Une « chose » au-delà de laquelle on aspire à renouer avec les liens de l’esprit. Nous aspirons à rejoindre un territoire où le mot « au-delà » a juste le sens de dépassement de la frontière avec l’en-deçà parce que nous ne pouvons rien dire d’autre de cet « au-delà » auquel nous aspirons. Nous sentons seulement qu’il est le sens de la vie.

Cet « au-delà » n’existe pas simplement dans nos têtes, pour donner un sens à notre vie. IL EST LA, il est la voie, le chemin, la porte. Cet « au-delà » EST le sens de La Vie. Il le contient. Cet au-delà de lui-même vers lequel tout candidat à la spiritualité rêve d’aller, il ne peut pas y aller sans se poser la question des règles qu’il peut, veut et doit respecter. Au risque de sombrer dans l’illusion, la folie ou pire, le dogmatisme, il lui faudra évaluer ce qu’il peut, doit et veut faire.

L’éthique au-delà du bien et du mal, cela signifie que chacun de nous a compris qu’il lui faut accepter de fixer ses propres limites pour vivre en paix avec les autres mais surtout avec soi-même. Il est illusoire de penser que la fixation unilatérale de ces limites, par la société, peut conduire à la Paix. J’insiste encore sur le fait que la notion de bien et de mal a prouvé, au cours des siècles, à quel point elle pouvait être viciée et vicieuse.
L’inquisition, les totalitarismes sont l’exemple des excès de l’application manichéenne du bien et du mal. L’esprit éthique est totalement opposé aux lois de Manès : il unit là où la dualité scinde.

Notre spiritualité nous impose un devoir d’éthique qui passe bien au-delà de la morale sociale[5].

Cette notion individuelle du Bien et du Mal dépasse les conventions qui organisent nos rapports avec les autres. S’il n’y a ni Bien ni Mal, nous sommes dans un autre registre qui organise le rapport du Moi au Soi. Nous entrons dans une réflexion aux frontières du faisable et du supportable.
Réflexion dont nous sortirons victorieux en acceptant une ascèse et une méditation solitaire qui nous ballotera inlassablement de notre inconscient à notre conscient. On perçoit aisément que les dimensions d’une analyse croisée entre « spirituel » et « éthique » dépassent le cadre d’un simple examen de conscience.
Dès lors, comment ne pas tomber dans l’abîme indéfini de l’infini ? Comment parler de l’infini sans tenter de le définir ? Pour répondre sans trembler, il nous faut rester impérativement sur le chemin médian d’un sommet très escarpé.
On sait toute la difficulté que la justice des hommes rencontre dans sa volonté de rester juste. Au-delà du bien et du mal, la justesse semble un horizon terrestre plus fiable que la justice : si notre spiritualité réclame une éthique, elle est à rechercher du côté d’une pensée plus juste, plus équilibrée, aux antipodes de l’archétype du justicier.

Dans les loges égyptiennes, nous avons la chance de côtoyer la Déesse Mâat[6]. La Mâat, "l'ordre juste du monde", est au cœur de la compréhension de la civilisation égyptienne toute entière. Elle est le fondement de sa longévité. « Mâat est liée et confondue avec l'éthique qui inclut justice et vérité, avec l'ordre universel[7] et avec l'intégration sociale fondée sur la communication et la confiance[8]. » Cinq mille ans plus tard, c’est toujours un programme à remplir pour une civilisation du XXI°S…
Si notre spiritualité nous impose un devoir d’éthique, ce devoir est très proche de la pensée de Jean Jaurès quand il explique : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».
Dans un autre registre, en astrologie, le signe placé au sommet de l’axe du monde du côté de la « Porte des Dieux », (celle qui est opposée à la « Porte des hommes ») est le « Capricorne ». Dans un raccourci lapidaire, le symbolisme de ce signe contient la question qui nous est posée ainsi que sa réponse :  
« Le Capricorne est le symbole de la montagne sur laquelle grimpe la chèvre et montre que l’homme doit continuellement chercher à s’élever. Dans la tradition ésotérique, il est la porte de sortie de l’âme du monde manifesté. Il sait accepter la solitude pour atteindre le sommet. Il dispose de qualité d’endurance et de persévérance. Il est gouverné par la planète Saturne, maître de la recherche et de la connaissance. Il a un caractère irrationnel, ouvert sur l’infini pour ce qui concerne la vie intérieure : le futur.
Il s’agit pour lui de renoncer à lui-même en faveur de quelque chose de plus grand, soit la création toute entière, soit le retour éminent en Dieu ».







[1]C’est avec le père Henri Le Saux, moine bénédictin mort en 1973 que je choisi de commencer cette réflexion sur la spiritualité et l’éthique. 
[2] Traduction Louis Segond, 1910. 
[3] Recherche de vérités (au pluriel), car la Vérité appartient aux Saints et elle est hors de mon propos. 
[4] J’emploie ce terme dans le sens : Katholicos. 
[5] Sur le sujet, voir le tournant historique avec le procès Eichman et les conséquences de sa ligne de défense « je n’ai fait que mon devoir» face à la mise en œuvre de la « solution finale » par les nazis. 

[6] Mâat règle tout à la fois l’ordre d’en haut et celui d’en bas, l’ordre du macrocosme et du microcosme. 

[7]L’ordre cosmique, social et politique. 

[8] Autrement dit : Sur l’unification des consciences.



Le monde moderne a-t-il galvaudé l'Amour ?




C'est avec la logique que nous prouvons 
mais avec l'intuition que nous trouvons.
Raymond Poincaré.


La vie devrait apprendre à expérimenter l’amour comme une chance et non comme un risque.
Depuis que vous avez accepté de me recevoir chez vous, je me dis que j’aurais dû tenter l’aventure bien plus tôt. Néanmoins comme je ne crois plus au hasard, je pense que l’on n’attend pas 26 ans avant de passer au travail en équipe, sans raison.
Peur ou prudence extrême de ma part ? Le fait est que je n’ai pu passer à l’acte qu’après avoir eu l’impression de « maîtriser» le sujet. Ce que j’ai découvert en passant la porte, c’est que si mon intellect se faisait un devoir de « maîtriser le sujet », mon cœur avait besoin de sentir qu’il était attendu et d’ores et déjà « aimé ». Ironie des faits, une fois la porte passée, j’ai compris que le «risque »était dans ma tête.
Certains d’entre vous n’ont cessé de me dire que j’étais trop «intello» en essayant de me faire comprendre que cela nuisait à l’ouverture de mon cœur. D’autres ont tenté de me consoler de ces remarques parfois douloureuses. Aujourd’hui, je remercie ceux qui m’ont infligés les douloureuses remarques et je suis de tout «cœur» avec ceux qui m‘ont accordé leur compassion. Sans les uns, je n’aurai peut être pas continué à polir ma pierre et sans les autres je me serais simplement recroquevillée sur ma pierre brute.

En acceptant cette réflexion sur soi, nous sommes confortés dans la pensée que le secret réside bien dans l’accouchement de l’âme. Un passage du Moi au Soi. Ce passage est difficile parce qu’entre l’âme et le corps se joue le même drame qu’entre intuition et raison. Toutes deux sont liées à la vie, à la mort.
L’amour est une intuition et c’est le cœur qui abrite sa capacité à se matérialiser. L’amour est le moteur de l’action. L’amour est créateur d’énergie. C’est bien l’âme qui anime le corps et non l’inverse. Cessez de vous sentir aimé et soudain tout vous semblera plus difficile à réaliser.

Contrairement à une idée assez répandue, l’amour n’est pas seulement émotion, il est notre âme, notre être véritable. Cessons d’aimer et nous voilà limité à l’apparence. Réapprenons à aimer et nous voilà rempli de la profondeur du souffle.
Prendre conscience que la logique de l’amour est de nous mettre face à nous même est un long travail. Il ne s’agit pas d’aimer sans se laisser aimer. Il ne s’agit pas de se laisser aimer sans aimer.

Aimer est une totalité. Il n’y a pas de don sans acceptation du don et inversement. Pour une raison qui m’échappe encore, nous sommes rétifs à cette évidence. Depuis peu, sans doute grâce à l’ensemble de nos travaux, cette question de la prise de conscience de l’universalité de l’amour s’est faite plus impérieuse en moi.
En début d’été, comme il n’y a pas de hasard, j’ai passé l’été à méditer le sujet. Méditer, dans ce cas précis, je peux employer ce mot. Lui aussi, je le regarde, je l’examine depuis des années et je n’ai jamais eu la sensation de le comprendre vraiment. En réfléchissant aux liens entre Vie et Amour, on peut percevoir ce que méditer implique. Je ne crois pas que l’on puisse apprendre à méditer comme on apprend à réfléchir. Méditer est un état de conscience. Un état qui se vit. Impossible de comprendre ce mot sans le vivre.

De même, il est impossible de comprendre ce qu’est l’amour si on ne le vit pas. La similarité entre amour et méditation c’est qu’il suffit de se laisser envahir. Inutile d’attendre l’amour comme un cadeau venant de l’extérieur, il est un état d’être intérieur. Un état d’acceptation et d’émission.

Trop souvent nous percevons l’amour comme un parasite qui se développe à l’intérieur de notre être. Au lieu de nous laisser «imbiber»,nous résistons à sa colonisation. Ce combat intérieur est générateur de véritables drames.

Hasard supplémentaire, cet été, j’ai dû tenter d’expliquer à ma fille de 17 ans, ce qu’est l’amour. L’amour à 17 ans, à 50 ou à 80… exercice délicat mais formateur à tout âge. Toute tentative de définition limitant le sujet, il a fallu expliquer que : par définition, l’amour n’a pas de limite. L’amour est infini. S’il doit être fini, ce n’est pas de l’amour. C’est peut être un sentiment, une émotion mais ce n’est pas de l’amour. Par définition, l’amour est infini. Et nous, être humain, nous sommes par définition finis. Cela donne une faible idée du trajet qu’il faut parcourir pour connecter l’humain à l’amour c'est à dire à la Paix intérieure… C’est un peu comme mélanger l’huile et l’eau : un état difficile à obtenir et jamais stable. Comment rendre miscible deux éléments qui ne le sont pas ?

Ce qui rend possible l’impossible, c’est ce que nous appelons « le cœur ». Lui seul est capable de connecter le fini à l’infini. Le cœur est le siège de l’amour parce que l’amour n’a pas besoin de passer par le filtre du cerveau pour être pratiqué et compris. En d’autres termes, le cerveau est à la raison ce que le cœur est à l’amour : un hébergeur matériel d’un hôte immatériel.

Le cœur est un outil. C’est avec lui que nous ressentons l’amour ou son absence. Il n’est pas besoin de mots pour que X perçoive qu’il est aimé et qu’Y sache qu’il ne l’est pas. Nous sommes là dans le domaine de l’intuition. La raison ne s’efface pas, elle cède son autorité évaluatrice à un autre outil que nous appelons« intuition ».

Chez les matérialistes purs et durs, l’intuition reste suspecte parce que cet« outil » est difficilement mesurable. L’efficacité de l’intuition est évident pour ceux qui ont fait l’expérience de manifestations phénoménologiques qui lui sont directement liées.
Inversement il que l'on assume de cuisantes déceptions pour avoir omis de tenir compte de certaines intuitions au motif … qu’il était déraisonnable de croire en notre intuition !
Méfiez vous de votre raison et acceptez de demander conseil à votre intuition.

Nous avons deux outils en nous et ils peuvent fonctionner à tour de rôle ou en complémentarité. Le cœur passe par la fulgurance de l’intuition là où la raison passe par le crible de l’intellect. Pourquoi nous limiter à utiliser l’un en excluant l’autre ?
La méditation du cœur est un moyen simple de passer outre les barrières de la conscience ordinaire pour découvrir un autre horizon que le matérialisme.
Le «raisonnable » relève du même risque de limitation : on n’ose même plus croire en soi (ou en Lui), en nos capacités inédites, en une autre manière de penser le monde et la vie. Pourtant, toutes les avancées majeures de l’humanité ont nécessité de l’audace pour sortir du «raisonnable».

J’en étais précisément là de mes réflexions lorsque j’ai pris le risque de rejoindre un groupe de réflexion, un "Think Tank" comme disent les immergés dans le monde moderne. 
Allons maintenant directement « au cœur » du sujet et parlons de l’intelligence... du cœur.
Ce que l'on peut en dire c’est que la complicité qui s’instaure lorsque les cœurs échangent dans l’intelligence de leur intimité est tellement vive et forte qu’elle est souvent associée à une émotion presque déstabilisante. 

La voie du cœur est un chemin simple, direct, libérateur, au bord duquel se cultive harmonie et tolérance. Mais il est difficile et compliqué de se maintenir dans l’exact milieu de son axe. Divaguer reste le lot commun à la plupart de ceux qui y cheminent. Et pour aider à pardonner les erreurs de l’autre comme nos propres erreurs, il est parfois nécessaire de quitter la route pour mieux y revenir. Le pardon fait parti intégrante de cette voie cardiaque. Si le sens de la Vie c'est Amour, on peut dire qu'il se manifeste par une capacité à témoigner de l’existence de l’Esprit dans un monde où la Matière règne en maître.

Symboliquement, on dit qu'il faut maîtriser le 4 pour retourner vers le 3, arrivé là on peut commencer à percevoir l’utilité du 2, lequel idéalement devrait nous permettre de rejoindre l’Unité. Sur ce long chemin, nous avons besoin de logique mais aussi d’intuition. Cette réflexion peut paraitre pure rhétorique, elle est pourtant vécue.
De retour d’un voyage en Orient, je réalise que j'ai fait une rencontre hors du commun qui contient, en enseignement sur la paix intérieure ce que des années de travail n’apportent pas. D’un point de vue karmique, cette rencontre était sans doute le véritable but de mon voyage.
En visitant un temple bouddhiste, j'ai fortuitement été mise en présence d'un vieux bonze qui a produit sur moi un effet extraordinaire. Nous avons tellement plus souvent l'habitude de rencontrer la colère et la méchanceté que lorsque nous rencontrons quelqu'un dont il émane douceur et amour, nous avons du mal à le nommer. C'est la première fois de ma vie que je rencontre quelqu'un qui m'impressionne à ce point. Devant cet être frêle, presque chétif, j’ai ressenti une réelle injonction au respect total.
Si je ne croyais pas aux forces du bien, je penserais que cet homme a été placé sur ma route pour me permettre d’en témoigner.
En le côtoyant, j'ai brutalement visualisé l'objectif des ordres monastiques qui passent leur temps à prier pour la paix dans le monde. Ce qui m’a le plus étonnée, c'est que j'ai senti que cela fonctionne bien au delà de ce que je peux comprendre. Cela m'a littéralement bouleversée.

Je crois que nous vivons dans un monde rempli de ténèbres et qu'il y a des êtres qui passent leur temps à allumer de petites lumières juste pour témoigner de l'existence d'une autre réalité. Etre simplement en leur présence est un bonheur et une chance. Maintenant encore, il me suffit de penser à ce moine pour retrouver la sérénité qui l'habite. La douceur de cette sensation est indicible. Aussi fou que cela puisse paraître, je crois que ces moines existent pour cultiver ce miracle dans le cœur de l'homme.

Bien évidemment, ceci est un credo et il faut avoir conscience que pour laisser parler en soi, de façon continue, la véritable intelligence du cœur, il faut aussi pratiquer longtemps cette capacité à témoigner de l'amour infini sans jamais se laisser déstabiliser par les sceptiques.
Le scepticisme, outil principal de la raison cartésienne, reste sans conteste l’obstacle majeur et volontaire à l’avènement de l’intelligence du cœur et de la paix. Il est aussi l’outil principal pour prémunir les esprits faibles contre les dérives sectaires.
C’est ainsi que les « adorants » deviennent souvent les plus intolérants et que les rationalistes les plus sceptiques finissent parfois en fervents adeptes de l’intuition… une autre façon de comprendre qu’en matière de cœur, l’essentiel n’est pas le but. L’essentiel est le chemin.

Le cœur n’a pas un but à atteindre, c'est un chemin escarpé que l'on doit pratiquer. Adeptes ou sceptiques, intuitifs ou rationalistes « que la Paix soit avec vous et avec votre esprit. Pardonnez nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés mais ne nous soumettez pas à la tentation et délivrez nous du mal… ».

vendredi 10 février 2012

Le secret de la Voie de l’Etoile.


"L’idéal est pour nous ce qu'est l'étoile pour le marin.
Il ne peut être atteint mais il demeure un guide".
Albert Schweitzer

Photo du film "Milarepa, la voie du bonheur."

Comprendre n’est pas seulement un exercice rationnel et intellectuel. On comprend surtout lorsque l’on est capable d’inventer. Il n’y a pas de compréhension sans création. Et il n’y a pas de création sans prise de risque. C’est pourquoi, la création est phénomène de possession, dans le sens ou la possession initiale de toute chose est entre les mains de celui qui l’a crée...

Dieu a-t-il créé « l’Homme »? L’Homme a-t-il créé «Dieu» ? La question reste pendante entre ceux qui ont « tué dieu » et ceux qui aspirent à être créés par Dieu donc « possédés » de Dieu. 

Ce que Jung a appelé « imago dei » est un «archétype » c'est-à-dire un concept nécessaire à l’Homme pour commencer à entrevoir le mécanisme de la création. L’Homme procréé parfois dans la plus radicale inconscience. S’il veut créer, l’homme doit acquérir la conscience de son acte. En créant, l’homme se place à l’égal de Dieu. Cela peut entrainer quelques « errances » qui vont tour à tour le rapprocher ou l’éloigner de sa route.

On observe par ailleurs que l’acte créatif se caractérise par la fulgurance de l’idée et se manifeste en dehors de la raison qui ralentit le processus intellectif[1]. La Croix symbolise ce que le mécanisme de la vie, c'est-à-dire de la création, a de plus constant : l’opposition.
Sans opposition, le mouvement vital n’existe pas. Voilà pourquoi la principale ambition de l’homme sage est l’équilibre. Son symbole universel est le fléau de la balance : instable par nature, variant perpétuellement entre la gauche et la droite, le fléau stabilisé montre la voie du milieu.

L’Humain sans cesse en action, perpétuellement instable, doute, vacille, tombe, se relève. En se relevant, il aperçoit forcément l’Etoile. Son Etoile, qui brille tour à tour timidement ou franchement : comme une toute petite croix à l’horizon, comme une immense pentagramme au Zénith de sa tête. [2]
La barre horizontale de la Croix symbolise le Temps, la Terre, l’Orient et l’Occident, l’immanent, l’Humain. La barre verticale de la Croix symbolise l’Espace, le Ciel, le Nadir et le Zénith, le transcendant, le Divin.

Dans un monde duel, l’ensemble des concepts se classent par opposition, tantôt contraires, tantôt complémentaires. On constate cependant qu’ils ne peuvent être opposés qu’en respectant leur polarité (complémentaire ou contraire, + ou -). On ne parle d’opposés qu’en termes de polarité semblable.
En d’autres mots, il n’est possible de les opposer deux à deux que dans la mesure où le premier possède la même polarité que l’autre. Au moment même où nous constatons leur différence, nous sommes contraints de constater leur similarité… Complexité du vivant, pied de nez du divin : l’homme n’est jamais si proche de Dieu que lorsqu’il tend vers l’Humain. On pourrait aussi dire : l’homme n’est jamais plus inhumain que lorsqu’il tend vers Dieu. D’où l’on peut déduire quelques valeurs fondamentales du vivant :
  • ·        Nécessité de respecter la « nature des choses ».
  • ·        Nécessité de s’incliner devant plus grand que soi.
  • ·        Nécessité d’accepter sa petitesse devant l’immensité de l’Univers.
  • ·        Et l’on en vient à méditer sur l’illusion suprême de ce monde : le pouvoir.

Nulle illusion plus grande que de croire au pouvoir de l’Humain sur la matière. La grandeur de l’Humain tient toute entière dans la prise de conscience de ce paradoxe : l’Humain n’est jamais plus grand que dans la prise de conscience de sa réelle petitesse. Il n’est jamais plus petit que baignant dans la vanité de sa croyance en ses pouvoirs temporels. La seule ambition favorable à l’Humain, ici-bas, est de ne pas ignorer l’Esprit lorsqu’il se manifeste à la conscience car, « c’est bien par sa conscience que l’Homme est relié au Divin ».

Celui qui n’a pas encore été touché par cette évidence, ou qui l’a oublié, à la faculté de se laisser guider par son étoile. Encore faut-il accepter de lever les yeux au ciel pour la contempler. Et dans cette « contemplation », la racine du mot « Temple » lui sautera à l’esprit comme le diable de sa petite boite… Ce temple extérieur qui s’oppose ou qui complète notre temple intérieur est une prolongation du secret de l’Etoile.



[1] A ce sujet, on peut comprendre raison comme « raisonnante » (qui réfléchit ou freine l’acuité de la « vision » ) ou « résonnante » (qui fait du bruit et brouille ou favorise la prise de conscience, à chacun son choix.)

[2] Remarquons que lorsque nous la regardons alors qu’elle est placé au Zénith de notre tête, l’étoile à cinq branches n’a pas de sens réellement défini, hormis dans la conscience de celui qui l’observe… ce qui n’est pas le cas lorsque nous la regardons sur la ligne de fuite de l’horizon. D’où la nécessité de bien regarder les choses au niveau où nous pouvons les comprendre.

samedi 28 janvier 2012

A propos de la Tolérance


"Exister est un fait, vivre est un art.
Tout le chemin de la vie,
c'est passer de l'ignorance à la connaissance, de la peur à l'amour".
Emmanuel Levinas



La tolérance est une vertu.
Personne ici ne remettra cet axiome en cause. C’est une vertu mais ce n’est pas une notion manichéenne. Il est donc inutile et dangereux de parer cette vertu de la qualité de Bien ou de Mal. En d’autres termes, la tolérance nous aidera à supporter l’insupportable mais elle ne nous permettra jamais de transcender ce qui relie en nous le ciel à l’enfer.



Tolérer c'est supporter. Tolérer un mal, pour éviter qu’un mal plus grand ne naisse de notre intolérance... cela ne signifie pas qu’il faille tolérer l’intolérable. Il existe un violent malentendu qui oppose tenants de la tolérance contre tenants de l’intolérance. 
Dans la bonne société les classements vont bon train. Si vous n’êtes pas d’un bord, vous êtes forcément de l’autre. C’est pour éviter cet amalgame que les votes démocratiques s’expriment à bulletin secret. Il s’agit de compenser la facilité avec laquelle nous pouvons être amenés à classer l’autre, celui qui ne pense pas comme nous, dans le rang des intolérants.

Si l’on veut essayer de comprendre ce que signifie « tolérer », il faut d’abord cesser de procéder par classification. Comme pour le Bien et le Mal, et à la suite de St Thomas, il convient d’envisager la tolérance comme indissociable de l’intolérance. Mais il est intolérant de classer la tolérance dans le Bien et l’intolérance dans le Mal.

La difficulté pour l'honnête homme est de devoir rechercher en tous lieux et en tout temps les limites de la tolérance comme ses propres limites. C’est la raison pour laquelle on lui demande d’être humble avant d’être tolérant. La recherche perpétuelle de la gnose lui interdit l’expression d’un savoir absolu.

De même, lorsqu’il lui est demandé de voter, il ne lui est pas recommandé de poser un vote tolérant mais de « s’exprimer en son âme et conscience ». Pourquoi ? Parce que ce qui est recherché n’est pas l’expression d’un savoir mais l’expression d’une intime conviction.

Dans l’idée de tolérer (quelque chose ou quelqu’un) il y a un à-priori : c’est que cette chose ou cette personne est dans l’erreur et que nous acceptons de supporter cette erreur pour éviter un plus grand malheur. 


Tolérer, c’est avoir la capacité de pouvoir dire non et dire oui quand même! Cela veut dire que nous sommes conscients d’un pouvoir que nous détenons sur l’autre et que nous acceptons de ne pas l’utiliser.

La tolérance étant une vertu maçonnique, elle est intrinsèquement comprise dans tous les actes du maçon… vote inclus.  Certes. Mais pourquoi le fait de voter « oui » ou « non » ne peut être l’expression d’une tolérance ? Tout simplement parce que lorsque je vote, je ne sais pas si j’ai raison ou tord. Mais j’ai conscience de devoir m’exprimer avec conviction.
C’est d’ailleurs pour cela que je peux accepter le résultat du vote même s’il est opposé à l’expression de ma volonté. Je comprends la bêtise qu’il y aurait à penser que les gagnants ont faits preuve d’intolérance, pas plus qu’ils ne peuvent mettre ma volonté de tolérance en doute pour avoir exprimé un choix contraire.

Personne ne saurait être absolument tolérant, ou absolument intolérant.  Tout  se joue aux limites du supportable. Et comme aucun d’entre nous ne mets les limites du supportable au même endroit, de même la tolérance ne se trouve jamais où on la cherche.


C’est de la diversité que jaillit la lumière, mais à trop mélanger d’ombres à la lumière, il peut devenir difficile de rallumer le feu en chacun de nous. Ainsi peut se comprendre la nécessité absolue de "tolérer".